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(* Toutes les citations sont dues
à des auteurs aficionados.)
L’homme inflige souffrance et mort à d’autres animaux que les taureaux, dans les élevages intensifs, les abattoirs, les laboratoires. Des différences majeures avec la corrida méritent d’être soulignées. D’abord, aucune de ces pratiques ne se fait en tant que « jeu », « spectacle ». Ensuite, une éthique humaine de la responsabilité et le souci de la condition animale ont conduit à une politique générale de limitation et de refus de la souffrance animale : étourdissement dans les abattoirs, anesthésie médicale et recherche sur cellules souches, contrôles accrus des exploitations d’élevage. Et enfin aucune ne met en avant une production littéraire et iconographique tendant à la légitimer et à la magnifier. Dans ces œuvres produites par l’esprit humain, l’univers mental taurin se dévoile. Analyser les axes fondamentaux de ce discours est utile pour comprendre ce qui se joue dans la corrida. 1) Une idéologie de la domination « Le maître mot de la
corrida : la domination » ; «
Il faut que l’homme contraigne la nature du taureau
à agir
contre elle-même », en mettant « de
l’ordre
dans une charge qui n’est qu’un moyen de
défense
chaotique » (F. Wolff en Philosophie de la
corrida). «
La corrida symbolise le combat de l’homme avec la nature
(…) qui menace sans cesse de reprendre en elle un
être
qui, opposant la raison et le calcul à la violence et
à
l’agressivité, tente de s’en arracher
» (A. Renaut in L’esprit de la corrida).
« Ce qui me
plait, c’est d’éduquer les
bêtes » (Paquirri, matador).
L’Histoire nous a appris ce que donnent les idéologies de domination, et les détours justificatifs qu’elles empruntent. En corrida, il s’agit de forcer un taureau « à aller contre sa nature », d’ordonner sa charge selon la volonté du torero (objectifs dont la nécessité et la grandeur n’échappent à personne). Pour cela, l’homme (la Culture), désireux de s’arracher « à la violence et à l’agressivité » (la Nature), torture et tue. La logique est renversante, qui se confirme à la fin du spectacle : « La corrida humanise la bête, mais elle met à mort l’animal sitôt instruit » (P. Cordoba) ; « parallèlement à cette humanisation de la bête, il y a bestialisation de l’homme » (F. Wolff). Les théories des taurins sur la Culture, le transfert symbolique, se traduisent, dans le réel, par la mise en scène de la torture et de la mort d’un animal. 2) Une idéologie de la supériorité et de l’exclusion « Hors pair et hors-la-loi
» ( M. Leiris), le torero propose « une morale de
l’individu d’exception et non une morale universelle
» ; « le
matador ne glorifie pas l’animal en le tuant, il se glorifie
lui-même » (F. Wolff). Hyper
narcissique et dédaigneux des lois ordinaires, le
torero (dont « la
cambrure dit l’orgueil ») et les
aficionados forment le mundillo (5000 personnes environ en France), une
« société
secrète » (J. Lacouture), «
une secte
» ( J. Cau), dédaignant le commun des
mortels. La
femme, en particulier, fait les frais de ce mépris.
« Machine
à souffrir » (P. Picasso),
« cloaque
» (G. Bataille), elle « sent mauvais quand elle se
déshabille » (H. de Montherlant).
A l’époque où le cheval, sans protection, encorné, perdait ses boyaux dans l’arène, M. Leiris comparait le sang du taureau, «noble comme le sang sacrificiel », à celui du cheval, « ignoble comme le sang menstruel ». E. Hemingway trouvait « très drôle(s) » le cheval piétinant ses propres intestins après avoir été « passivement éventré » (M. Leiris). Passif, donc, symboliquement, féminin. Auto proclamation de supériorité, qui prend, dans le réel, la forme du machisme et d’une cruauté arrogante envers le taureau et le cheval. 3) Sexe et mort Le taureau, image de la
Nature, est investi en corrida d’une dimension sexuelle
affirmée. « Le
toreo est un acte de séduction par lequel une
bête et un
homme se trouvent ou se refusent, en raison
d’affinités
aussi inexplicables que celles qui prévalent entre un homme
et
une femme » (F. Zumbiehl). P.
Picasso, A. Masson,
ont dans leurs dessins mis en évidence le fantasme
érotique lié au taureau : Minotaures
entourés de
femmes, filles déflorées par des cornes,
etc. Mais,
dans la réalité, l’Eros
(supposé)
entre le taureau et l’homme finit toujours en Thanatos pour
le
taureau. Cette fascination délétère
pour la mort
est celle des aficionados qui ne savent aimer qu’en
ensanglantant et tuant.
Le couple sexe- mort, grande composante de la psyché humaine, peut produire des œuvres de fiction magnifiques. Réalisé dans la vie, il donne des humiliations, des sévices, des meurtres. 4) Un taureau fantasme La
corrida exige la construction d’un animal mythique.
D’abord
symbole de nature brute et de sexualité sauvage,
voila
maintenant le taureau doté de
qualités et
d’intentions humaines (on n’en est pas à
une
contradiction prés !). C. Popelin en La Tauromachie
peut
écrire en toute bonne conscience : « La noblesse pour un taureau est
de ne pas reprendre au sol un torero qu’il a
renversé ». Selon F. Wolff,
l’animal ressentirait « une excitation jouissive
» à se faire blesser et tuer. Le matador Ortega
remarque : « le
goût de bien faire est un plaisir auquel les taureaux
eux-mêmes s’abandonnent ».
F. Zumbiehl parle du taureau Gironcillo qui « s’ébroue de
joie ». Et le chroniqueur taurin Grimaldi de
conclure: « le
matador coucha le taureau à ses pieds, mort de bonheur
».
Plus grave, l’homme va aussi calibrer l’animal réel pour qu’il colle au mythe. La race du taureau dit « de combat », est une création humaine. Descendant du bos taurus, le taureau naturel est grégaire, herbivore et ruminant, lent, lourd, puissant, très sexué (environ 20 femelles sont nécessaires à un mâle), pacifique tant qu’on ne l’attaque pas. Il s’agit d’en faire un monstre énorme, très agressif, d’un noir démoniaque. L’homme a donc sélectionné les individus les plus combatifs et a procédé par croisements successifs, et ce depuis le XVIII° siècle. Idem pour la robe noire. Au XIX° siècle, seuls 25% des taureaux étaient de cette couleur, contre 90 % actuellement. Pour le développer et le rendre plus effrayant, on nourrit aussi partiellement le taureau au pienso compuesto (mélange de produits organiques végétaux ou non, enrichi de produits divers, urée, anabolisants parfois, etc.). Le nombre important de taureaux qui s’écroulent dès leur première course dans l’arène a même amené des cercles taurins à financer une recherche sur ce problème. Enfin, à cause des fantasmes contradictoires de virilité et de pureté, le taureau « de combat » est élevé exclusivement entre mâles ! Car lui, qui a naturellement besoin de tant de femelles, doit arriver vierge, pur (!), « intact »( !), au combat ! 5) Le frisson de la mort...des autres M. Leiris admet la
présence en lui d’une « obscurité fangeuse
» et d’une « envie de tuer, de faire du
mal ». H. de Montherlant ne veut pas « être privé
de la décharge nerveuse que procure la lame qui
s’enfonce ». La « condition malheureuse
» (Leiris) de ceux qui éprouvent une impuissance
à
jouir va leur faire chercher l’émotion dans les
marges. La
corrida offre l’illusion de transgresser
les tabous
fondateurs de toute civilisation, mais dans le confort de la
légalité, de « rompre avec le règne
de l’interdit
» (V. Fauchier). On y regarde la cruauté
et la
mort
à l’œuvre sans les éprouver
sur
soi-même. A cet égard, le nombre des
spectateurs et
le « rituel
» (qui se veut initiatique) dissolvent le sentiment
de culpabilité que chacun éprouverait, seul.
Perpétrer mort et souffrance, corrida après corrida, ne libère pas de l’angoisse existentielle. Jamais apaisés, Montherlant, Leiris (qui ont renié, mais trop tard , ce spectacle anxiogène) , Hemingway , Cocteau , ont fini par se suicider , tout comme un certain nombre de toreros. « Mieux vaut tuer des animaux que des hommes », entend-on souvent. Cette fonction prétendument cathartique de la corrida ne tient pas face au réel. L’Espagne, où il ne devrait donc plus y avoir de violence, est le pays d’Europe qui affiche le nombre le plus élevé de femmes mortes sous les coups de leur conjoint, particulièrement dans le Sud ! Quant aux pays d’Amérique latine pratiquant la corrida, ils sont parmi les plus violents du monde ! Les rêves de toute puissance, les désirs sadiques, l’espoir de conjurer la mort sont sans doute constitutifs de l’imaginaire humain. Se nourrissant de ces fantasmes, la littérature, la peinture, l’art, peuvent donner des œuvres magnifiques qui enrichissent et font progresser une culture. Mais, réalisés, ils donnent des actes barbares et condamnables, dont la corrida fait partie. A une époque où le respect effectif de toutes les formes du vivant se manifeste dans une prise de conscience écologique, où les chercheurs découvrent chez l’animal des formes de culture, où l’ethnologie révèle la multiplicité des rapports possibles entre l’homme et la bête, la corrida continue de choisir la pire relation à l’animal qui soit : celle d’une domination jouissive (dans laquelle intervient fortement l’attente, voire l’espoir, de la blessure ou la mort du torero), celle d’un voyeurisme de la souffrance et de l’agonie, celle qui met un taureau dans une situation n’ayant pour lui aucun sens et à laquelle il ne peut réagir que par instinct, celle qui fait d’un animal magnifique une loque ensanglantée.
Rose-Marie JOURET
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